03 septembre 2009

Shanghai, le 3 septembre

Chaque jour j’essaie qu’il m’arrive plein de trucs pour avoir quelque chose à vous raconter le soir. Mais ce matin je ne m’attendais pas à remplir plus d’une demi-page : « Je suis allée m’inscrire à l’université, j’ai acheté quelques bouquins d’anglais pour donner cours à mes élèves, j’ai mangé une pizza à midi (première fois depuis un mois que je mangeais du fromage avec un couteau et une fourchette), je suis allée me balader sur People’s Square et j’ai nettoyé mon appartement comme je déménage demain matin. » Mais en sortant de la station de métro au People’s Square, j’ai entendu un groupe de jeunes me héler : « Hello, hi, where are you from ? » C’étaient deux jeunes hommes et une jeune fille qui tenaient à me complimenter sur ma coiffure. Ils me posent des questions, on engage la conversation. Deux d’entre eux sont acteurs dans une série chinoise très connue que je ne connais pas, le troisième est électricien. On se met à parler en chinois. Tu es seule à Shanghai ? Viens donc boire un thé avec nous. Je m’attendais à ce qu’ils m’embarquent dans une maison de thé bruyante et animée pour boire des tasses infâmes de tiges de thé vert ; au lieu de quoi on s’est retrouvés dans une toute petite pièce décorée de manière traditionnelle, assis sur de jolis tabourets en bois. Sur les murs, des peintures de joueurs de Go, et au fond, toute une étagère de thés de dégustation. Une jolie hôtesse va nous faire une démonstration de cérémonie du thé.

Elle joue quelques instants avec sa dinette de porcelaine et de verre, puis verse sur une grenouille trois bols de thé. La grenouille, c’est le dieu du thé, doté de trois pattes, et sur son dos de pièces de monnaie et de perles de couleurs qui symbolisent la chance. Il faut la caresser plusieurs fois, ça porte bonheur. Mes amis me traduisent ce que dit l’hôtesse et me disent aussi des carabistouilles, puis ils m’apprennent à dénoncer les carabistouilles en chinois.

Le premier thé : des feuilles de thé oolong roulées avec du ginseng. C’est bon pour le cœur, les poumons et les reins. Le ginseng agit comme sucre naturel. Il faut tenir la tasse à trois doigts, le majeur par-dessous, la tourner trois fois et boire en trois gorgées. Ce thé a un parfum d’automne et de bois. Il laisse une forte  empreinte sucrée et douce. A peine a-t-il touché mes lèvres qu’il se répand en vapeurs chaudes jusqu’au fond de mon palais.

La deuxième tasse est un thé au jasmin. Il se présente en petites boules qui embaument la fleur séchée. Après l’infusion, les  feuilles s’ouvrent et s’étendent dans l’eau, s’étirent comme des nymphes. On peut les utiliser pour effacer des cernes. Le thé au jasmin est apprécié des femmes : il est bon pour la peau et aussi pour les yeux. Il est légèrement âpre et très parfumé. On le sert dans un bol haut qu’il faut renverser dans le petit bol d’un geste ample, sans laisser sortir une goutte. Après, on peut utiliser le bol haut pour sentir le parfum, se réchauffer les yeux, se masser les paumes et les tempes. Au milieu de la table, une partie du thé est versé dans une grande tasse. La soucoupe est la Terre. Le couvercle est le Ciel. Le thé symbolise la paix entre les hommes. J’aime beaucoup regarder les feuilles de thé s’ouvrir et danser lentement dans le bol quand tombe sur elles l’eau brûlante.
Pour le troisième thé, l’hôtesse choisit une tasse avec un dragon bleu ; le couvercle porte un phénix bleu. Il y a une histoire de poulets, d’hommes et de femmes. C’est un thé romantique. Quand elle le verse dans la tasse, les motifs changent de couleur. Quand elle passe la porcelaine sous l’eau, ils redeviennent bleus. C’est une technique mise au point il y a quatre siècles par des Chinois très intelligents. Le thé est rose, parfumé aux fleurs et aux fruits, très sucré. Au milieu, il y a un petit fruit rouge un peu acide. Mes amis me regardent : « puisque tu vas te marier quand tu rentreras en Belgique, bois-en beaucoup, tu auras des enfants. Tu veux onze enfants ? » Le thé me rend joyeuse. Je me revois, petite, les mercredis après-midis dans le jardin de mes grands-parents plein de couleurs fleuries. Cueillir des fruits rouges, les poser sur une grande feuille, aller en offrir à ma maman. Onze enfants ? Pourquoi pas… Chidan, Chidan ! Avoir onze enfants ! Tu manges des œufs, tu dis des carabistouilles ! Mes amis rigolent. Ils récapitulent, fascinés, mon arbre généalogique.

Le dernier thé arrive. C’est celui que j’ai choisi, un thé noir au lychee. Il a un goût raffiné et profond, apaisant. Pourquoi m’évoque-t-il les plaines de Sibérie ? Je ne les ai même jamais vues. J’ai acheté un thé noir au lychee près de Hangzhou, mais celui-ci n’a rien à voir. La Chine est grande, elle fait naître des millions de saveurs, chacune différente. Je suis heureuse d’être là avec ces gens que je ne connais presque pas. Mais toucher les portes du paradis, même du bout des lèvres, a un prix douloureux. Délestée de quelques billets, je me sépare de mes nouveaux amis et je me retrouve seule, près du People’s Square. Je vais m’asseoir au milieu des moustiques pour écrire, je regarde un peu de xiangqi,  je discute avec une vieille pendant que sa fille nous filme. Puis la journée reprend son cours, stupidement, je vais acheter de quoi nettoyer mon appartement, demain je déménage…

Posté par edwondimariel à 12:25 - Commentaires [7] - Permalien [#]


Commentaires sur Shanghai, le 3 septembre

    Déménagement

    Bonjour Maire,

    Bon courage pour ton déménagement! Je suppose quand même que tu n'as pas trop de caisse

    @+

    Posté par jaguarondi, 03 septembre 2009 à 14:00 | | Répondre
  • ça va

    je suis en train de tout emballer. J'ai acheté un de ces affreux gros sacs à carreaux que les chinois utilisent pour transporter des trucs, ça suffit à caser tout ce que j'ai acheté depuis mon arrivée (à part quelques bibelots de tourisme qui finissent déjà à la poubelle)

    Posté par Shanti, 03 septembre 2009 à 16:40 | | Répondre
  • ooh

    Alors comme ça tu peux retirer de l'argent avec ta carte belge?

    Tu commences tes cours (les tiens et ceux des enfants) demain?

    Bon weekend! ^^

    Posté par elina, 03 septembre 2009 à 22:07 | | Répondre
  • coucou la miss !

    Bon, je vois que tu commences à prendre tes marques !
    Au fait, c quoi des carabistouilles ? o_O

    Posté par chagi, 04 septembre 2009 à 00:52 | | Répondre
  • Carabistouilles

    Des carabistouilles, ce sont des sottises, des calembredaines, des balivernes, bref, des bêtises, mais des bêtises belges.

    Posté par Bovido, 04 septembre 2009 à 14:50 | | Répondre
  • Rédaction

    Tu as un ordinateur portable pour rédiger chaque jour un texte ?

    Posté par Bovido, 04 septembre 2009 à 14:56 | | Répondre
  • Oui

    Je peux retirer de l'argent avec une carte maestro ING dans les banques qui portent le logo "maestro". Apparemment, je ne paie pas d'autres frais que le taux de change. J'ai un avantage sur les taux de change avec ma visa, mais elle me fait payer 6€ par retrait en banque. Par contre, je ne paie pas de supplément quand je paie quelque chose (dans un magasin ou un resto) directement avec ma visa.

    Oui, j'ai un ordi portable.

    Et oui, c'est ça, des carabistouilles. Que les Français me pardonnent de parler belge

    Posté par Marie, 05 septembre 2009 à 10:29 | | Répondre
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