01 septembre 2009

Shanghai, le 1er septembre

J’ai eu beaucoup de mal à m’endormir hier soir. Je pensais à comment le monde est trop grand et trop petit, je pensais à mon fiancé qui m’attend de l’autre côté de la Terre, à ma famille et à mes amis, et puis à mes nouveaux amis à Shanghai. Tenez, regardez ce que j’ai appris en mangeant le meilleur poisson du monde. Wang Chao joue au Go sur DGS (serveur de Go en différé). Un jour, il a gagné une partie qu’il aurait dû perdre, parce qu’il a consacré énormément de temps à lire chaque séquence et chaque coup. Son adversaire était plus fort que lui, mais il avait vraiment envie de gagner, et finalement il a gagné. Il a gardé cette partie en tête parce que ça l’a impressionné, et c’est ressorti au cours du  repas. On a parlé encore un peu et j’ai réalisé  que son adversaire était Thomas Connor, un de mes amis bruxellois. Vous voyez comme le monde est petit ? Je rencontre par hasard un inconnu à Shanghai, et il se trouve qu’il a joué une partie contre un de mes amis belges.

Je rencontre pas mal de gens, mais je me fais mal à la solitude – c’est-à-dire à l’absence de ma famille, de mes amis, et surtout de mon fiancé. Et puis les seuls contacts physiques qu’on a par ici, ce sont les bousculades dans le métro… Les gens quand ils se disent bonjour ils se contentent de sourire, et ils se font de grands signes de la main quand ils se quittent. Pas de bisous, pas d’accolades, pas de câlins, rien. Moi, ça me laisse toute vide, seule, seule. J’imagine que c’est une habitude à prendre.

Vers midi je pars en quête d’un bol de nouilles. Le resto que j’aime bien est encore fermé, mais son voisin a l’air sympa aussi. J’entre, et je ne comprends rien à ce que la serveuse me dit. Je crie : MIAN ? elle me parle, je dis ha de, hao de, (traduction : NOUILLES ? … d’accord, d’accord). Je prends une bouteille de coca, elle me fait payer dix yuans et je m’assieds. J’attends un peu puis j’hésite. Ils vont vraiment me servir à manger pour 1€ ?

Je vois arriver un grand bol de nouilles, encore tout brûlant. Des cubes de carottes et de la ciboulette flottent à la surface, entre les champignons et les morceaux de poulet. La vie est belle.

Plus tard, je retourne au campus universitaire de Wang Chao. C’est un lieu immense, comme un jardin géant avec des buildings qui poussent partout, il y a de grandes pelouses, de terrains de sport, des petits coins ombragés avec des tables de pierre sous les bambous, et puis une rivière qui coule sous les fleurs de lotus. Je m’assieds sur la rive, et les moustiques font bonne chère tandis que je lis un bouquin. Finalement Wang Chao arrive. Il m’emmène dans un marché couvert où on trouve de la viande (n’entendez pas « paquets en plastique emballés avec date de péremption » mais « morceaux de chair animale étalés sur une table »), des fruits, des légumes, et des balais artisanaux (tout le monde utilise ces vieux balais de sorcière, même les techniciens de surface). Il achète de la viande (si si, il veut me faire manger de la viande achetée dans ce marché !) et me présente de nombreux légumes, dont la plupart n’ont pas de nom anglais connu d’un de nous deux. Il achète de la ciboulette et du « donggua » (cucurbitacée de l’Est, si ça vous dit quelque chose), qui est aussi large qu’une petite citrouille et très long, et qui se vend au centimètre.

Moi, hier en mangeant le poisson, j’ai pris une grande décision. Désormais, je ne serai plus effrayée comme une gamine devant tous les trucs biscornus que mangent les Chinois. J’ai pris cette décision quand, de toute la force de mes baguettes, je suis parvenue à arracher au poisson son intestin ou un truc qui y ressemblait, une sorte  de gros ver élastique et rebondi. J’ai crié et j’ai demandé à Wang Chao de cacher ce morceau douteux, puis j’ai inspecté le plat pour me choisir un morceau certifié bonnes mœurs. Mais au moment où j’ai porté le morceau choisi à ma bouche, où mes dents ont écrasé la chair tendre, brûlante et piquante du poisson délicieux, je me suis rendu compte que mon comportement sélectif d’Européenne était une forme de fermeture et me priverait certainement de plaisirs inconnus. Pendant des millénaires, les Chinois ont survécu aux intempéries et à la famine parce qu’ils acceptaient de manger du serpent, des racines, de la tête et des pattes de poulet. A présent, c’est un peuple fort, jeune et plein de vitalité, qui a transformé ces étrangetés comestibles en délices appréciables. J’ai pensé à tous les Chinois qui mangent de  l’intestin ou de l’œil de poisson et qui trouvent ça très bon. Et j’ai pris une décision : je ne pousserai pas le bouchon jusqu’à avaler l’intestin du poisson, mais désormais je n’inspecterai plus tout ce qui tombe entre mes baguettes. J’aime la Chine, j’aime les Chinois, et si je veux leur ressembler, je dois avoir leur simplicité et leur ouverture. Bon.

C’est comme ça que je me suis retrouvée, devant l’échoppe de fruits, à avoir envie de goûter de tout. J’ai acheté des petits fruits oranges qui ressemblaient à des tomates molles, des  « yeux de dragons » (lychees à la peau lisse), et une grenade. Le fruit orange était délicieux. La grenade m’est restée entre les mains pendant des heures, j’en mangeais de temps à autre un grain, le jus frais et sucré se glissait entre mes dents et je recrachais les pépins comme une vraie Chinoise – enfin j’avais le sentiment d’être Chinoise, parce que je mangeais un fruit qu’on ne trouve pas en Belgique et que je crachais dans la rue.

Wang Chao m’a fait entrer dans son dortoir d’étudiant. C’est une toute petite pièce ; en hauteur, il y a quatre lits sans matelas, en-dessous des lits, il y a des bureaux, entre les bureaux il y a tout juste la place pour une petite table. Le linge pend sous les lits, exhibant sans gêne le modèle des caleçons aux passants mais procurant étrangement aux bureaux une forme d’intimité. Du petit balcon, on peut admirer le jardin plein de palmiers et tous les autres immeubles identiques. Les sanitaires, tout dégueus comme des sanitaires de garçons que personne ne nettoie jamais, sont partagés avec plusieurs autres chambres. Je me sens toute gênée, trop grande, trop grosse, je suis de trop. Wang Chao m’assied derrière un goban et, tandis que je grignote mes grains de grenade, on joue au Go en attendant que de minuscules de légumes lyophilisés s’imprègnent d’eau et remplissent une grosse casserole. Comme on ne peut pas cuisiner dans le dortoir, on embarque fruits et légumes et on marche jusqu’à l’appartement où a lieu la réunion de prière d’une quinzaine de jeunes Shanghaiens chrétiens.

On monte des dizaines de marches dans un vieux building délabré, collé à plein d’autres buildings délabrés. Je regarde, sur les portes, les animaux grassouillets ou les dames bien en chair qui invitent à entrer avec des sourires charmeurs, le caractère du bonheur dessiné tantôt à l’endroit tantôt à l’envers (on le dessine à l’envers pour éloigner les démons), et tout d’un coup à un étage, des décorations de Noël, des sapins et des pères noël. C’est là. Deux jeunes filles nous accueillent dans un tout petit appartement à l’air sale. On tient difficilement à quatre dans la salle à manger. Je ne me rends pas encore compte qu’on y sera bientôt une quinzaine. On déballe les légumes, et les gens qui arrivent peu à peu apportent toutes sortes d’autres légumes. Je coupe, je nettoie, je coupe, j’épluche, je cosse des fèves, je discute. La plupart des gens qui arrivent sont des jeunes filles, il y a aussi trois jeunes hommes dont un Indonésien. Le syndrome de l’Européenne superstar reprend : c’est la première fois qu’ils parlent à une Belge. La plupart ne parlent pas anglais. Wang Chao assure un excellent rôle de traduction.

On apporte à table de nombreux plats, surtout des légumes, et la délicieuse soupe de Wang Chao. On essaie de mettre des tabourets partout autour de la table, mais c’est difficile de mettre tous les gens sur les tabourets, il y en a qui restent debout dans le couloir. Je demande aux filles autour de moi si elles savent faire les baozis, puisqu’apparemment c’est tellement délicat que les hommes n’essaient même pas. Certaines disent qu’elles sont juste assez douées pour aider leur mère. Il y en a une qui me promet qu’elle m’apprendra, dès qu’elle y arrivera elle-même. Moi, j’ai vraiment envie de savoir faire ces petits pains farcis à la vapeur avant de quitter la Chine.

Une jeune fille – apparemment la responsable – tient à noter toutes mes coordonnées, elle aimerait que je m’inscrive sur qq (le facebook chinois), elle veut fêter mon anniversaire à la fin du mois. Elle me dit que cette maison, c’est la maison des Chrétiens, qu’on est tous frères et sœurs en Jésus, que je suis la bienvenue quand j’ai besoin d’aide et que je peux toujours faire appel à la grande famille en Christ. Moi je suis gênée. J’ai coupé des légumes pour un groupe chrétien, et j’ai une éducation chrétienne, mais mes convictions sont assez vagues pour le moment et je n’ai pas envie de leur mentir. Je les remercie sans insister.

On finit par être un certain nombre autour de la table, et on se met à manger. C’est la première fois que je mange chez les Chinois – je veux dire, ailleurs  que dans un restaurant. Tout le monde s’émerveille que je sache utiliser mes baguettes. Moi aussi, quand j’y pense, ça m’impressionne. Avant, on dit la prière. Je baisse mes yeux et j’écoute la Chinoise qui parle et les autres qui disent amen.

On débarrasse la table et on réorganise les tabourets. Je me cache dans un coin, juste à côté de Wang Chao. Les Chinois prient encore. Ils parlent tour à tour et les autres répondent amen. On chante une chanson – j’ai les paroles et tout d’un coup c’est comme un karaoké : je connais deux caractères sur trois, j’entends chanter les autres (décidément, les Chinois ne chantent pas très juste, à part Fan Hui) et je devine les autres. Je m’en sors ! Je vous jure, j’arrive à chanter en chinois, à partir de la troisième phrase, je devine même le sens des paroles ! Mes voisines sont impressionnées et moi je suis toute fière. En plus, on chante trois fois de suite les deux chansons.

Après, on me prête une Bible bilingue. Les jeunes lisent tour à tour chacun une phrase, tout le chapitre 3 de la deuxième lettre de Saint Pierre. L’Indonésien n’y coupe pas, mais son Chinois n’est pas trop mauvais ; quand on arrive à moi, je fais signe de passer mon tour, mais je n’y coupe pas. On me souffle les caractères que je ne connais pas – un sur deux ou trois – et je lis tout ce que je peux, stressée, pressée, avec un accent sans doute infâme. Les Chinois sont très patients. Puis je lis la traduction en anglais et je décide que je ne suis définitivement plus dans cette mouvance chrétienne. Ces idées ce ne sont pas les miennes, je ne suis pas d’accord avec tout ça, ça m’agace un peu. Les Chinois prient et relisent un passage. L’organisatrice distribue des questionnaires, on doit partager, c’est-à-dire qu’elle parle beaucoup et que parfois elle interroge des gens qui sont obligés de trouver des choses intéressantes à dire sur le tas.

Elle se tourne vers moi. Est-ce que je comprends ? Je dis que oui. Elle demande  à Wang Chao de servir d’interprète. Je dis que ce n’est pas la peine, que je comprends bien. Je n’ai vraiment pas envie de forcer le pauvre garçon à faire ce boulot infâme et ingrat. Tu comprends ce que je dis ? Très bien, je continue. Elle continue. Wang Chao me regarde, étonné : tu comprends ce qu’elle dit ? Je lui fais signe que non. La responsable a tourné la tête mais tout le reste du groupe m’a vue. Ils rient discrètement.

Plusieurs fois pendant l’heure qui a suivi (et qui a duré elle-même plusieurs heures), elle s’est retournée vers moi avec insistance. Si elle demandait « dui ma ? » je répondais « dui », docile. Une fois, elle a eu l’air surprise que je réponde « dui ». Chaque fois qu’elle demandait si je comprenais, je disais que oui, et les gens ricanaient de nouveau. Moi, j’avais lâché le train, je discutais philo et cuisine avec Wang Chao qui n’est pas chrétien non plus, au verso des paroles des chansons. C’est alors que la demoiselle s’est tournée vers moi et m’a posé une longue question d’un air sévère. Tout le monde me regardait – j’étais le seul élément mobile de la salle, tous les autres ne bougeant pas d’un poil depuis le début de la prière – et attendait mon point de vue. Wang Chao m’a traduit la question, qui ressemblait à ceci : « il y a des gens qui lisent la Bible seuls et qui l’interprètent à leur manière, sans suivre la volonté de Dieu. Les mouvements qui découlent de ces interprétations peuvent nuire au développement de la foi. Qu’est-ce que tu en penses ? » Je prends un peu de temps, alors Wang Chao simplifie pour moi : Qu’est-ce que tu penses de la Bible ? Vite, une banalité. Il me fait un clin d’œil d’encouragement. Je me lance, et l’Indonésien traduit, je suis prête à m’expliquer en long et en large, mais ma première phrase suffit : « je pense que la Bible contient des textes symboliques et aussi des faits réels ; par exemple Adam et Eve sont des personnages symboliques. » Traduction. Réactions. Pour la première fois, j’entends des murmures. On me demande : tu penses qu’ils n’ont pas existé ? Les gens ont l’air choqués. Je réalise que ce n’est pas ce que je veux – je ne veux pas  choquer, je ne suis pas un prophète ou  une Européenne superstar, et puis je respecte ces gens qui ont besoin de la Foi, et je les aime bien après tout. Je me rattrape : « si si, ils ont certainement existé, mais il n’y avait pas qu’eux deux à la création du monde… » tout le monde se calme. J’abandonne la suite de mon raisonnement et je fais comprendre que c’est ce que je pense de la Bible. La prochaine fois promis, je place deux phrases.

Je continue à écrire des petits mots discrètement à Wang Chao, et à faire croire à la responsable que je comprends tout ce qu’elle dit. On ouvre la Bible au bon moment, et comme on a l’air de noter des réponses sur le questionnaire, elle est contente. Mais vient un moment où elle se tourne encore vers moi. « Marie, en quoi la Grâce de Dieu rend-elle ta vie meilleure ? » J’ai envie de répondre « en rien, c’est pour ça que je n’y crois plus. » mais le respect me retient – et aussi mon amitié pour Wang Chao qui fréquente beaucoup ce groupe. Je demande un peu de temps pour préparer ma réponse. Elle fait parler les autres. Je réfléchis. Si j’étais Chrétienne, en quoi la Grâce de Dieu rendrait-elle ma vie meilleure ? Wang Chao commence à avoir peur pour moi. Le masque va tomber. Les autres ont tous de beaux témoignages touchants. Il m’écrit : « s’il te plaît, fais un effort, fais semblait d’être croyante, mets-toi à la place d’une croyante… ». Je finis par écrire : « Je suis ici toute seule, loin de ma famille, loin de mes amis, loin de mon pays et de tout ce que je connais. La seule chose qui n’a pas changé dans ma vie, c’est Dieu, et je sais qu’il sera toujours là pour moi. » Fiers, nous lisons le mensonge à toute la classe. Emus, ils applaudissent. On termine la prière et ils veulent organiser mon anniversaire. Je me défile – le dernier tram va bientôt passer – et je demande à Wang Chao de me trouver une excuse. Je me sens vraiment honteuse et malhonnête d’avoir menti à des gens si adorables.

Posté par edwondimariel à 18:50 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Shanghai, le 1er septembre

    Traduction en anglais

    Moi aussi je suis passionnée de cette ville. j'y retourne chaque année pour me divertir un peu.

    Posté par Traduction en an, 26 octobre 2009 à 12:42 | | Répondre
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