03 septembre 2007
Liège (texte en gestation)
J'avais visité Paris et ses grandes idées,
Venise et sa classique splendeur.
J'avais visité Bruxelles et sa grisaille explosée,
Cologne dans sa froide ferveur.
J'avais visité Bruges, la lune réfractée,
Valence frissonant d'une douce tiédeur.
Puis, j'ai voulu visiter Liège.
Je suis arrivée dans un train rouge et gris, un train de jeudi matin, sans histoire; catégoriquement sans histoire.
La gare des Guillemins bleue et jaune gît telle une vierge dépenaillée au centre des quartiers de débauche, maigre et ternie par la fatigue et l'angoisse; tant de gens attendent... Et tant de gens passent.
Des portes ouvrent sur l'extérieur, mais je ne pense pas que ce soit Liège. Je suis remontée dans un train rouge et vert, un train de jeudi matin.
Mon premier aperçu de Liège, je l'ai eu par les toits.
Liège, c'est une mer de toits qui se disputent une place au soleil, et du train je les observe, affluant par vaguelettes vers la gare sale et rouillée. Puis d'un coup Liège me voile son visage, il fait noir.
Lorsque je sors du tunnel, la lumière n'est plus la même. Grise de mélancolie, elle m'accueille dans une gare qui ne me saluera pas.
Je descends à Jonfosse, sale et immuable, vieille et couverte de tags, Jonfosse digne de tous les quotidiens.
D'ici, Liège est grise : je l'ai surprise dans son intimité, lorsqu'elle ne se révèle qu'aux Liégeois de tous les matins.
Voyageur perdu, je remonte la rue, j'en descends une autre, et soudain je comprends comment ils supportent la grisaille.
Il y a là un spectacle de lumière. Le magnolia, parmi des éclats d'émeraude, dresse mille danseuses tournoyantes de rose et de blanc, et moi je les regarde présenter au ciel leurs robes éphémères et miracles de grâce.
***
Drapé d'un tissu dénudant, un morceau de plastique faisait semblant de femme. Statue sans nom - pantin sans ficelle, ils étaient des dizaines, mannequins immobiles dont le silence se tient au regard mesuré qu'ils portent sur le monde de derrière leur vitrine.
Soudains surgit l'acné.
Ecrin d'adolescence, les yeux sur le pavé, relents d'alcool et bruits qui se mélangent en fuyant les cafés, décadence - folies - illusion - éclats de rire, de passion; dérision - éclats de verre.
Noir sur la terre de la ville, danse le Carré.
Puis les mannequins reviennent. Ils ont pris en chemin cette allure de raté qui veut avoir raison, et cela leur va bien.
***
La place Saint-Lambert a la majesté d'une prairie; parsemée de rochers immenses et rectangles un peu, veillée par de voitures et des bus qui accomplissent leur tour de garde comme d'innombrables sentinelles, elle s'étend nonchalante sous le regard sévère et vieux du Palais des Princes-Evêques.
***
Les bus, contrairement aux trains, sont saturés d'histoires que personne ne connaît. Ils ont emprunté mille chemins qu'ils n'ont jamais rendus, et mille amants, mille amantes n'y ont jamais versé une larme; mille enfants sont passés par ces bus sans prénom et y ont si peu souri que les fenêtres en sont toujours fermées.
***
Je suis retournée à la gare. Elle s'est métamorphosée pendant mon absence (c'est toujours ce qui me fait peur avec les villes, c'est qu'elles changent quand je n'y prends pas garde. C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui). Nue sous le regard de l'ange, la vierge s'est barbouillée de maquillage blanc. Mais tout a l'air normal. Les jeunes gens sont bien habillés, les jeunes filles se tiennent bien droites, elles n'explosent pas en petits gloussements. Pas encore. Ils ont tous l'élégance banale de ces papillons de nuit enrubannés de gris.
***
Clocher d'Angleur qu'on n'associe pas à une église, clocher sans couleur qui ne menace, de sa hauteur minuscule, ni le ciel, ni les hommes, horloge noires aux chiffres dorés, qui veillent nos paisibles routines... Doux anathème d'éternité.
***
Je suis toujours fascinée par les quartiers de banlieue. Combien de vies se chevauchent ? Combien de rêves, d'espoirs, d'attentes, d'ennui, de quotidiens ? Nul ne prend la peine de désirer le savoir... Pourtant, devant les rideaux de dentelle de ces habitations sans âme, le passant croise des orchidées, des fleurs de lis ou des roses, ersatz de liberté.
Pas un de ces humbles passés n'ose concevoir la vanité de ses pas... Car derrière ces rideaux légers grisés de quotidien, le passant attentif imagine ou perçoit des brisures de silences, de captures d'étoiles, des rêves d'arts défendus qui s'envolent en chantant...
Les jeunes filles d'ici sont comme celles de partout ailleurs; elles n'ont ni la force d'un sourire, ni le courage de s'habiller bien, mais elles savent encore danser.
Elles ne dansent pas sur les places ou dans les palais, elles ne dansent pas au clair de la lune; pour danser elles s'enferment dans des pièces sombres assourdies d'éclairs colorés, arrosées d'alcool, interdites de repos.
***
En quittant la gare des Guillemins, mes yeux se balladèrent sur ces espèces d'immenses arcanes blanches qui semblaient avoir la prétention de rencontrer le sol à l'infini, sans lui être parallèle. Mon coeur carillonait un bonheur serein et inarticulé; les arbres s'alignaient, à ma gauche tilleuls, à ma droite peupliers; moi je quittais Liège, dans un train de jeudi soir plein d'histoires, je quittais Liège et j'étais fière
De ce que l'homme en avait fait.
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