Ma vie, l'art et ma dernière paire de chaussettes

Mes textes et tout ce qui me passe par la tête - J'ai besoin de vous, je cherche la Lumière.

03 février 2009

Qui qui m'avait demandé pourquoi que j'écrivais plus ?

C'est un supplice sans explication.
Un gros cul, un pantalon trop bas, et sans que vous n'ayez rien demandé, elle étale sous votre regard son plongeon indécent, ignoble, sublime, inexorable, bombé de ridicule : la raie du cul.
Elle arbore des courbes communes, vulgaires, des esquisses mal gommées, les plus comiques étant les poilues; et le spectacle désolant s'entête à ne pas finir, le scénario est accablant, on en oublie les éléments du décor : le héros est là, sévère, cruel comme un caligula qui appelle à sa cour tous les regards du monde.
Une raie du cul c'est infect, ça glace l'imagination; c'est obligatoire certes, mais c'est d'autant plus inquiétant qu'en plus de plier en deux un dos si noble auparavant, elle l'engraisse et puis révèle ce qu'il a de plus gênant.
Le bas du dos devient fesse, il devient énormité, ce sont deux fonds de chaudron qui se bousculent devant l'entrée, c'est un noble dos de grosse qui devient un cul mal caché.

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13 mai 2008

Froid

Ca parle encore de Go... Je vous présente toutes mes excuses...
Merci aux personnes qui ont patiemment relu ce texte.

Froid.

On se sent vivre, mais enfin, ce n'est jamais agréable. Ce soir, le froid mord les seins d'une dame ; sourd, grommelant, persistant, il broie ses tétons entre ses dents de chauve-souris, et ses petites ailes grises flappent sur ses seins ronds. De longs cheveux noirs, qui ont subi la pluie dès le matin, gèlent à présent en grandes baguettes rigides qui caressent sa nuque au rythme de sa marche.

 

Je dois être quelqu'un d'autre, ailleurs, assise dans un train peut-être, ou sur un lit à draps fleuris, à me délecter du tiède — je ne dois pas être cette vagabonde qui sent tomber le soir d'hiver — ciel dégagé, la nuit me tuera. Une ferme s'étend au prochain carrefour ; des étables, du fumier humide, un chien puant et glapissant.

Mes jambes avancent par automatisme, mais mon corps me tire vers le bas. Et si je restais plutôt dans ce petit bosquet ?

C'est si loin… Et cette ferme recule à chacun de mes pas. Si je m'arrête là, c'est la fin. Mais la fin, c'est quoi ?

J'y suis. La grille est ouverte. Je traverse la cour, les yeux fixés sur les rideaux rouges qui protègent une lumière orange du grand extérieur bleu-gris.

Je frappe à la porte avec le gros heurtoir métallique, peut-être lourd. J'ai peur que mes doigts ne se fondent dans l'objet, ne s'en dissocient plus, ou reviennent à ma main avec la raideur du froid métal.

Un courant d'air se lève et c'est ça le pire. Ces aiguilles de cristal, ces frottements de froid qui irritent ma peau, ces hurlements sardoniques dans la forêt là-bas, derrière la route, forêt sombre où je risque de me congeler cette nuit si personne ne vient m'ouvrir la porte de la ferme…

Alors quelqu'un vient m'ouvrir.

De la lumière chaude se déverse sur mes épaules. Je rentre vite dans la cuisine, je ferme vite la porte à la nuit et je jette vite un regard de chien battu autour de moi.

C'est bien une cuisine de ferme, aménagée avec simplicité. Un panier à fruits devant la fenêtre. Une nappe de toile cirée. Des photos en noir et blanc sur un mur orange doux. Une poêle sur la cuisinière, une de ces vieilles poêles épaisses et un peu griffées, qui attend le feu et la cuiller en bois. Jeune homme dans un pull en laine, cheveux noirs en bataille. La porte du garde-manger en bois léger. Des post-it sur le frigo. Une petite table de chêne avec une seule chaise.

Une seule chaise.

Sa voix chaleureuse sur un ton distant : « Bonjour… » Heureusement, je comprends la question. Je murmure et marmonne quelque chose à propos de l'hospitalité en me glissant vers le radiateur. Il quitte la pièce.

 

Je regarde la poêle. Je dois être dans un rêve. Il revient avec une chaise.

« Tu veux prendre une douche pendant que je prépare le souper ? » Je le suis. Je retiens un mouvement de surprise en passant dans le salon : un goban dort au centre de la pièce, sous l'ombre légère de la fenêtre grise. Deux bols de bois sombre, fermés.

Oui, je suis dans un rêve. Quelle chance.

Nous montons l'escalier de bois. La troisième marche grince. Mon hôte a un beau dos, un beau cul, de longues jambes. La huitième marche grince.

La salle de bains est propre, très blanche. Il allume une petite chaufferette et sort deux serviettes épaisses. Il me regarde un peu, et sort.

Je laisse tomber ma veste. Je ne portais qu'un pull quand je suis partie. Je le porte toujours, élimé, rêche, probablement puant. Je l'enlève.

Très vite je laisse la chaufferette de caresser mes épaules blanches d'un flot d'air brûlant.

Je suis toute maigre maintenant, et ma peau est  blanche, à certains endroits rouge. Je trouve un peigne sur une étagère. J'éparpille mes cheveux sur mes épaules nues, et je tire avec le peigne ; j'ai un peu besoin que ça fasse mal.

Nue, je me sens mieux. C'est peut-être le seul beau jour depuis plusieurs semaines. Je fais couler l'eau dans la douche. Elle arrive tiède, puis chaude aussitôt.

Il n'y a que des produits d'homme. Et une seule chaise dans la cuisine. Mais ce goban dans le salon… Quel étrange… Des souvenirs déferlent. Le jour où j'ai découvert les règles de ce jeu. La première pierre que j'ai fait claquer. Les formes et les stratégies. Depuis combien de temps c'est fini, tout ça ? Je ne revois, étrangement, que des morceaux de parties, et des visages.

Lentement, je parcours mon corps, mes muscles fatigués, et je laisse l'eau chaude me marteler la peau. Quand je sortirai, je sentirai bon les parfums d'homme.

En me séchant, je pense toujours au Go. Je revois les josekis que je n'aimais pas, les débuts de partie à handicap tard le soir avec des amis plus forts, les tsumegos qui auraient pu me rendre chauve, les jeunes qui se rassemblent autour d'un goban pour commenter une séquence. Et certains tesujis qui m'ont fait frissonner.

 

Propre, les cheveux mouillés nattés sur mes épaules blanches, je redescendis dans la cuisine, forçant mes yeux à ne pas s'égarer dans le salon, à présent baigné de ténèbres. Lorsque j'entrai dans la cuisine, le beau jeune homme était occupé à étaler deux grosses tranches de lard dans la poêle.

« Tu es là. » Un petit silence.

« Je voudrais te passer des vêtements propres, si tu pouvais surveiller le repas… »

Il me tendit une spatule en bois. J'étais dévorée par la faim et le temps semblait s'être arrêté. Je patouillai mollement le lard dans la graisse.

Je revois le goban. Je revois les deux adversaires indifférents se serrer la main, les premières pierres atterrir sur le bois. On commence une partie par une leçon de calcul. Je dis un. Je dis deux, quatre, six, huit. C'est parti.

La première pierre claque en inaugurant le goban.

Ça fait plusieurs minutes. Ça fait plusieurs heures, ça fait plusieurs semaines que je n'ai pas joué. Une pierre noire, une pierre blanche. C'est l'équilibre. On pourrait presque s'en tenir à ces deux premières pierres. Mais c'est à Noir de jouer, et Noir a envie de points. Blanc s'irrite, il veut s'imposer. Fuseki croisé ? Fuseki classique ? Faites-vous plaisir.

J'aimais tant le fuseki chinois.

Je revois l'alignement placide, l'invasion froide, la pince sévère, les pierres s'emportent, bondissent en un combat furieux, s'étouffent, courent, nouent leurs membres fragiles en de longues embrassades meurtrières, se jettent au sol, s'enlacent avec passion, s'agacent, se chatouillent sous l'instigation anxieuse de deux joueurs tremblants, couverts d'une sueur froide.

Le lard commence enfin à onduler, à rétrécir, à grésiller en rosissant. Je fixe la poêle d'un air patibulaire. Quatre œufs dorment à côté. Deux coups de spatule retournent les morceaux de lard.

Le temps s'arrête de nouveau. Qu'est-ce qui m'avait menée au Go ? Je remontais dans ma mémoire au fil des gobans et des adversaires. Les tournois, les soleils, les clubs de Go, la pluie, les tsumegos, la nuit,… Et les joueurs de Go…

Lorsque le lard est enfin prêt, ma main droite attrape un œuf, et d'un mouvement rapide, le frappe contre le bord de la poêle. La coquille se déchire. J'ai l'impression de retrouver des gestes ancestraux, antiques, presque innés. J'ai tant changé depuis ces samedis matins où mes toutes petites mains, assistées par la bienveillance maternelle, ouvraient les coquilles au-dessus de la graisse grésillante. Mon papa préparait la table et un de mes frères faisait griller du pain. Les fricassées du samedi matin préparaient des journées de soleil, de lecture, de fleurs du jardin qui fanent en quelques minutes et qu'on met à sécher.

Selon une vieille tradition familiale, la bonne cuisinière a un rôle primordial dans la cuisson de l'œuf sur le plat : le blanc doit passer au-dessus du jaune, l'envelopper, retomber de part et d'autre, jusqu'à ce que la chaleur ait rendu mou et rebondissant tout le fluide de l'œuf, sans jamais briser la surface brillante du jaune.

Je sens un regard dans mon dos.

Je me retourne : il est à un mètre de moi, captivé par les quatre gros soleils oranges. Je lui tends la fourchette et la spatule.

« Merci. Tu peux prendre les vêtements sur la table, ils appartenaient à ma femme. Ils devraient t'aller, elle te ressemblait beaucoup. »

Je prends le paquet de vêtements en le remerciant, il ajoute : « Change-toi dans le salon si tu veux, c'est bientôt prêt. »

Il a rallumé la lampe, et le goban dort dans la lumière douce. Je ne puis m'empêcher d'ouvrir les bols pour toucher les pierres froides et dures en pâte de verre.

Je me souviens que les noires m'avaient toujours semblé plus douces et plus chaudes, mais ce soir je suis incapable de sentir la différence tant mes doigts sont glacés.

Mais les souvenirs et les émotions m'éblouissent, alors je referme rapidement les bols de bois et m'empresse d'enfiler le pantalon de toile noire, le soutien-gorge de dentelle sombre et la blouse légère. Je prends les chaussettes épaisses et tièdes en guise de chaussons, et laisse mes propres vêtements et mes grosses bottines boueuses près du radiateur avant de rejoindre mon hôte.

Les assiettes de porcelaine épaisse, les couverts grossiers, les grosses tranches de pain noir sur une planchette de bois… je lève les yeux.

Il est beau comme un dieu.

Ne pas parler, ne pas briser le rêve.

« Tu dois avoir faim… »

Il déchire la fricassée, la fait glisser dans mon assiette, me sert du vin.

La table est simple — la nappe est déchirée aux coins — mais le vin est exceptionnel. Je le savoure très doucement.

Lorsqu'il ouvre la deuxième bouteille, je reconnais un parfum, une saveur différente. Entre les arômes, je traque le défaut, mais en vain.

Le sang pourpre de la bouteille achève de me réchauffer.

 

« Vous êtes joueur de Go ? »

Il répond naturellement : « Oui. Tu connais le jeu ? »

« Bien sûr. On pourrait jouer. »

Et nous voilà dans le salon, agenouillés face à face, séparés par un bloc de bois.

 

Deux heures plus tard, il se leva en s'excusant, partit dans la cuisine et revint avec une bouteille et deux petits verres. Il me versa un alcool que je ne connaissais pas — fort et sucré, épais, mais épicé aussi, couvert d'arômes de gingembre, de cannelle, et d'une herbe que je ne reconnus pas. L'homme s'assit à mes côtés.

 

« A la vôtre… »

 

Je sens mon corps brûler doucement. Nous parlons du bois du goban, des pierres qu'il aurait aimées en coquillage, puis nous comparons leurs claquements. Je lui montre un tsumego qui m'avait fascinée… il me montre des josekis, je feins l'intérêt, je lui apprends le Keima-Go, il rit.

 

Lorsque ses yeux rient j'ai envie de coller mon corps au sien… Lequel des dieux de l'Hadès a donc façonné la courbe de son torse ?

Il m'a servi un autre verre.

 

« A la vôtre… »

 

Tandis qu'il boit ses yeux se ferment et je peux voir son visage mignon, sa bouche mi-ouverte où coule l'alcool, ses joues épaisses qui lui donnent un air candide et attachant.

Lorsque ses yeux se ferment j'ai envie de les sceller un instant d'un baiser doux…

Nous rangeons les pierres noires et blanches. A présent, elles me paraissent d'une tiédeur étrange… Ma main frôle la sienne. Je verse une poignée de pierres dans le grand bol de bois, aussi délicatement que possible. Nous attrapons les dernières pierres.

Nos mains se touchent encore.

Nos mains se touchent.

Ses yeux se fixent dans mes yeux. Lorsque ses yeux me regardent je craque. Il porte ma main à ses lèvres.

J'hésite. Sa main est douce. Le haut de son poignet est légèrement poilu.

Je la caresse doucement. Il lâche ma main ; humiliée, je me rétracte ; mais c'était pour remplir un verre d'alcool ; au lieu de me le tendre, il se lève, s'agenouille dans mon dos, et porte timidement le liquide à ma bouche. 

 

« A la vôtre… »

 

Mes mains se posent sur les siennes ; elles sont chaudes et fortes ; je penche la tête en arrière et laisse l'alcool couler entre mes lèvres ; il tremble, une gouttelette m'échappe et glisse, le long de ma joue, le long de ma gorge blanche, traverse mon buste pour s'arrêter à la dentelle noire de mon soutien-gorge.

Le verre est vide ; je fonds dans ses bras en sanglotant doucement.

Ses épaules d'homme me couvent, ses grandes mains caressent mon dos. Il murmure quelque chose que je ne comprends pas.

 

La soirée continua, enivrante et secrète, sur le canapé, dans la cuisine, dans la salle de bains, dans le grenier poussiéreux, partout où son corps d'homme me porte en souriant — puis enfin, dans le lit, sous les poutres solides, dans les draps blancs — il accomplit son devoir d'homme, fébrile et brûlant.

Dehors, au loin, j'entends un croassement de corbeau. Une pomme de pin tombe dans la rivière, avec un petit « plouf » qui éveille un poisson d'argent. La maison craque comme un bois vert que l'on met à brûler. Ses mains attrapent mes nattes et les libèrent consciencieusement, en boucles épaisses qui le guident à mes seins.

J'ai toute la nuit pour imprégner mes lèvres de son corps, et imprimer ma chaleur sur ses épaules — froides et pourtant si douces — ma douceur sur ses cuisses musclées — et les traces de mes mains dans les sillons lisses de son dos droit — ses fesses me rendent folle — je dévoue mon corps au sien — les heures passent — et je m'endors.

Je ne voulais pas m'endormir la première.

La journée de marche, les semaines de silence, le froid et la rancune ont accordé la victoire au mesquin marchand de sable.

 

Elle se réveille en sursaut. Ses mains sont couvertes d'une sueur froide. Ses cheveux collent à son front et dans son cou, emmêlés, bordéliques, étouffants. Elle entend au loin le coassement craquant d'un crapaud solitaire.

Le vent souffle par la fenêtre ouverte, et elle sent entrer dans la chambre noire les effluves des vieux tilleuls qui s'alignent dans la cour, elle entend le tremblement métallique de la grille d'entrée, et plus loin le ruisseau sale qui s'écoule dans une tranchée boueuse. Une grenouille saute dans l'eau glacée, effrayant un écureuil qui détale aussitôt.

Elle se sent assaillie par les bruits de la nuit : un robinet mal fermé dans la cuisine, une chouette qui hulule. Les relents de son rêve planent encore dans sa conscience ; des émotions dures, plaquées, un remords sévère et une honte lancinante.

Elle est nue, réalise que la couverture est rêche, et elle a froid. Elle ne trouve pas de position moins inconfortable.

Elle s'extrait avec embarras des draps blancs qui s'emmêlent autour de ses membres las. Elle va fermer la fenêtre, retourne se glisser dans le linceul.

Elle regarde le plafond, sent la pièce minuscule qui l'entoure, a soudain l'impression que tout rétrécit autour d'elle. Les murs se rapprochent, vont écraser le lit…

Et s'il y avait des insectes, là-bas près de ses orteils ? Et s'il y avait un crabe sous l'oreiller ? Ses craintes puériles prennent une ampleur terrifiante, et elle hésite à aller vérifier que la porte est bien fermée, quand elle se souvient qu'il peut y avoir des serpents au sol. Et s'ils grimpaient au pied du lit…

Tous ses muscles se crispent, elle se précipite en boule au milieu des draps. Son genou effleure un corps. Elle se souvient de l'homme, de l'alcool, de la soirée. Elle colle son corps au sien, se blottit, pose un baiser sur ses yeux fermés, retrouve la paix et s'endort.

 

Je me réveille à l'aube, les jambes emmêlées dans les draps, les bras et les orteils à nu. Un visage chaud caresse mon cou ; il embrasse lentement ma peau ; de temps à autre, il laisse échapper un léger gémissement et je sens ses cils papillonner. Je reste de longues minutes, immobile, sans lui laisser savoir que je suis éveillée. En même temps que les lèvres de l'homme, le soleil caresse ma peau tendrement.

Le coton doux de l'oreiller sous ma nuque… Un chien aboie au loin. D'un coup, je me retourne ; à califourchon sur le corps de l'homme, je le couvre de baisers à mon tour… le front… les yeux… le sourire… les oreilles, le cou, ce torse qui me fascinait tant hier soir… Nous rions comme des enfants. D'un coup, ses mains couvrent mes seins, les massent. Il ferme les yeux… Que ses gestes m'étourdissent ! Je le convie à mon paradis. Les heures passent…

Je me retrouve, seule avec moi-même, dans la salle de bains. Mes joues ont repris un peu de couleur, mais ma peau est toujours très blanche. Je laisse l'eau brûlante couler sur mes épaules.

Il m'a passé une petite culotte pourpre et un soutien-gorge de dentelle mauve.

Nous descendons dans la cuisine, main dans la main. La troisième marche grince. Il me plaque contre le mur, colle son corps au mien et m'embrasse longuement. Lorsque j'en ai assez, il sépare nos corps et continue son chemin. Je lui demande son nom. Il ne répond rien.

La huitième marche grince.

Dans la cuisine, un vieux percolateur ronronne déjà, un gros pain noir dort sur la nappe en toile cirée. Nous mangeons lentement, les yeux baissés, et je fais la vaisselle pendant qu'il va prendre sa douche.

J'ouvre le rideau rouge. Tout en plongeant mes mains dans l'eau brûlante et savonneuse, je considère, pensive et contente, la prairie détrempée qui se tord au relief jusqu'à la petite forêt. C'est un beau paysage bien belge, offrant toutes les nuances du gris : perlé, argenté, cotonneux, ou tout froid. Un ruban gris sombre, qui suit la pente de la colline, s'enfouit dans la forêt en se déroulant avec grâce.

 

L'homme m'appela du salon, plein d'entrain : « On fait des blitz ? »

Je me précipitai, réjouie : je brûlais de reprendre cette vieille habitude de jeter les pierres sur le plateau, de frapper la pendule, de ramasser fébrilement les prisonniers en bousculant tous leurs voisins.

Nous enchaînâmes les parties rapides, tantôt perdant sur des erreurs de débutants, tantôt compliquant le statut des groupes au point du tenuki pour ne pas avoir à réfléchir. De temps à autre, tandis que ma main restait suspendue tremblante quelques secondes de réflexion, je sentais ses yeux se lever sur les miens et sourire.

Mais tandis que je posais le fuseki chinois pour la troisième fois, un écœurement violent me saisit au fond du ventre. J'eus envie, d'un coup, de renverser les petits pions de verre, de frapper la tête de cet idiot sur le bloc de bois ; son sourire niais, heureux, stupide m'agaçait au plus haut point.

Je retournai près du radiateur, où dormaient toujours mes grosses bottines ; je les laçai à mes pieds. L'homme faisait couler les pierres par poignées dans le bol. Son visage se leva pour la première fois sur moi et je le sentis interrogatif. Je lançai, légère : «Je vais cueillir de la ciboulette pour le dîner ! » et aussitôt, je traversai la cuisine, j'ouvris la porte, et je courus à travers la cour. J'entendis l'homme crier des choses que je ne compris pas.

 

La lourde grille métallique, la route où claquent mes bottines, le petit fossé qui la sépare des herbes trempées ; je cours, je cours à travers la prairie, en direction du petit bois. Les graminées, en battant mes mollets, détrempent le pantalon de toile de la femme de cette homme, morte ou partie, ou je ne veux pas savoir… J'entends le glapissement d'un chien dans mon dos. Loin ? Je ne sais. Je cours.

Le petit ruisseau approche. Je suis essoufflée, mes jambes ont mal. Ma tête martèle et tourne, mais je ne puis m'abattre sur le sol.

J'arrive au ruisseau ; accru par les pluies de la nuit, il est tumultueux et boueux, s'écoule en obstacle à ma fuite.

Je saute, mon pied glisse dans la boue, mon autre pied atterri, pataud, au milieu du ruisseau. Je me dégage de la vase, et je me faufile entre les épicéas aux troncs desséchés, affolée, en pleurs — il fait froid.

Mais j'ai bien failli y rester.

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10 novembre 2007

Taday

Le pavé sous mes pieds nus
Taday kometadekom
Mes doigts sur le gris de la pierre
Le coton doux et épais, la rue
Taday kalamanare
L'odeur du pain qui cuit, la bière
Les poubelles, sentinelles
Taday kometadekom
Les voitures aux vitres givrées
Le vertige secret d'une ruelle
Taday kalamanare
Et au loin le son d'un flûtiau doré
Qui grince dans l'argent du ciel.

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03 septembre 2007

Liège (texte en gestation)

J'avais visité Paris et ses grandes idées,
Venise et sa classique splendeur.
J'avais visité Bruxelles et sa grisaille explosée,
Cologne dans sa froide ferveur.
J'avais visité Bruges, la lune réfractée,
Valence frissonant d'une douce tiédeur.

Puis, j'ai voulu visiter Liège.

Je suis arrivée dans un train rouge et gris, un train de jeudi matin, sans histoire; catégoriquement sans histoire.

La gare des Guillemins bleue et jaune gît telle une vierge dépenaillée au centre des quartiers de débauche, maigre et ternie par la fatigue et l'angoisse; tant de gens attendent... Et tant de gens passent.

Des portes ouvrent sur l'extérieur, mais je ne pense pas que ce soit Liège. Je suis remontée dans un train rouge et vert, un train de jeudi matin.

Mon premier aperçu de Liège, je l'ai eu par les toits.
Liège, c'est une mer de toits qui se disputent une place au soleil, et du train je les observe, affluant par vaguelettes vers la gare sale et rouillée.  Puis d'un coup Liège me voile son visage, il fait noir.

Lorsque je sors du tunnel, la lumière n'est plus la même. Grise de mélancolie, elle m'accueille dans une gare qui ne me saluera pas.
Je descends à Jonfosse, sale et immuable, vieille et couverte de tags, Jonfosse digne de tous les quotidiens.
D'ici, Liège est grise : je l'ai surprise dans son intimité, lorsqu'elle ne se révèle qu'aux Liégeois de tous les matins.

Voyageur perdu, je remonte la rue, j'en descends une autre, et soudain je comprends comment ils supportent la grisaille.

Il y a là un spectacle de lumière. Le magnolia, parmi des éclats d'émeraude, dresse mille danseuses tournoyantes de rose et de blanc, et moi je les regarde présenter au ciel leurs robes éphémères et miracles de grâce.

***

Drapé d'un tissu dénudant, un morceau de plastique faisait semblant de femme. Statue sans nom - pantin sans ficelle, ils étaient des dizaines, mannequins immobiles dont le silence se tient au regard mesuré qu'ils portent sur le monde de derrière leur vitrine.

Soudains surgit l'acné.

Ecrin d'adolescence, les yeux sur le pavé, relents d'alcool et bruits qui se mélangent en fuyant les cafés, décadence - folies - illusion - éclats de rire, de passion; dérision - éclats de verre.

Noir sur la terre de la ville, danse le Carré.

Puis les mannequins reviennent. Ils ont pris en chemin cette allure de raté qui veut avoir raison, et cela leur va bien.

***

La place Saint-Lambert a la majesté d'une prairie; parsemée de rochers immenses et rectangles un peu, veillée par de voitures et des bus qui accomplissent leur tour de garde comme d'innombrables sentinelles, elle s'étend nonchalante sous le regard sévère et vieux du Palais des Princes-Evêques.

***

Les bus, contrairement aux trains, sont saturés d'histoires que personne ne connaît. Ils ont emprunté mille chemins qu'ils n'ont jamais rendus, et mille amants, mille amantes n'y ont jamais versé une larme; mille enfants sont passés par ces bus sans prénom et y ont si peu souri que les fenêtres en sont toujours fermées.

***

Je suis retournée à la gare. Elle s'est métamorphosée pendant mon absence (c'est toujours ce qui me fait peur avec les villes, c'est qu'elles changent quand je n'y prends pas garde. C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui). Nue sous le regard de l'ange, la vierge s'est barbouillée de maquillage blanc. Mais tout a l'air normal. Les jeunes gens sont bien habillés, les jeunes filles se tiennent bien droites, elles n'explosent pas en petits gloussements. Pas encore. Ils ont tous l'élégance banale de ces papillons de nuit enrubannés de gris.

***

Clocher d'Angleur qu'on n'associe pas à une église, clocher sans couleur qui ne menace, de sa hauteur minuscule, ni le ciel, ni les hommes, horloge noires aux chiffres dorés, qui veillent nos paisibles routines... Doux anathème d'éternité.

***

Je suis toujours fascinée par les quartiers de banlieue. Combien de vies se chevauchent ? Combien de rêves, d'espoirs, d'attentes, d'ennui, de quotidiens ? Nul ne prend la peine de désirer le savoir... Pourtant, devant les rideaux de dentelle de ces habitations sans âme, le passant croise des orchidées, des fleurs de lis ou des roses, ersatz de liberté.
Pas un de ces humbles passés n'ose concevoir la vanité de ses pas... Car derrière ces rideaux légers grisés de quotidien, le passant attentif imagine ou perçoit des brisures de silences, de captures d'étoiles, des rêves d'arts défendus qui s'envolent en chantant...
Les jeunes filles d'ici sont comme celles de partout ailleurs; elles n'ont ni la force d'un sourire, ni le courage de s'habiller bien, mais elles savent encore danser.
Elles ne dansent pas sur les places ou dans les palais, elles ne dansent pas au clair de la lune; pour danser elles s'enferment dans des pièces sombres assourdies d'éclairs colorés, arrosées d'alcool, interdites de repos.

***

En quittant la gare des Guillemins, mes yeux se balladèrent sur ces espèces d'immenses arcanes blanches qui semblaient avoir la prétention de rencontrer le sol à l'infini, sans lui être parallèle. Mon coeur carillonait un bonheur serein et inarticulé; les arbres s'alignaient, à ma gauche tilleuls, à ma droite peupliers; moi je quittais Liège, dans un train de jeudi soir plein d'histoires, je quittais Liège et j'étais fière
De ce que l'homme en avait fait.

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30 août 2007

Gris

Etincelles de givre grésillant
Au bout des herbes tristes,
Courbées sous le poids du brouillard;
Au loin un merle hagard
Prend son envol en un sinistre
Flappement d'ailes inquiétant.

Tout est immobile, teinté d'eau;
Seul un vieil arbre claque des dents;
Il chatouille un nuage et effraie,
A travers les cieux déchirés,
Les nuances de bleus et d'argent
Qui étirent le silence là-haut.

La praire, toute offerte à l'aube, se tait:

Il ne pleut plus.

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25 juillet 2007

à ma prof de religion ='(

Le soir se taillait en douce dans le vieux square silencieux où ne traînaient plus que quelques amoureux, quelques vieux qui baladaient leur chien, et un accordéoniste essoufflé.

Au loin, on entendit, comme un vague chant d'oiseau dans la forêt de buildings, une sirène d'ambulance...

Un groupe d'amis passait par là. Des mâles de vingt à quarante ans, et une dame parmi eux, une grande dame mince, peau bronzée, sans âge.

Robe rouge coquelicot.

Longs cheveux châtain clairs, rangés en lisse jusqu'à sa taille, longues jambes et talons hauts.

Petits seins, sourire serein.

Grands yeux verts.

Ils s'arrêtent au bord de la pelouse, l'un tenait une boîte noire qu'il pose sur le gazon, l'autre, une guitare.

L'accordéoniste assis sur un banc proche se lève pour s'éloigner, aussitôt trois mains le retiennent – le saxophone est sorti, la dame déchausse ses talons hauts.

Tout commence dans l'agonie d'un soir d'été.

C'est le vieux saxophone qui gémit en premier.

La dame se tient là, accroupie dans le gazon bien tondu, les yeux fixés dans le gros œil du chêne feuillu qui domine le parc.

Soudain les notes dégringolent et la dame s'éveille. La guitare s'accroche au saxophone; l'accordéon y joint sa plainte, la dame danse car mille diables hantent son corps; son bras se lève, elle cueille une étoile; son corps tombe en arrière comme une tige de roseau, ses cheveux balaient le sol, et suffocante de tendresse elle cache l'étoile sous l'herbe maigre, puis tourne tourne, affolée, toupie de bois. Le saxophone l'appelle; elle caresse le ciel de ses longs doigts noueux, lentement, ses hanches tournent, ses cheveux dérangés collent à sa peau moite, l'accordéon se tait.

Une trille, une arpège de blues. Les démons l'ont reprise.

La robe danse bien plus légère qu'un coquelicot ne l'oserait. C'est une algue que mille courants appellent, qui s'effraie sans raison, qui déchire les bleus du ciel.

Et puis le saxophone s'apaise, l'accordéon s'est tu. Dernier accord de guitare. Au loin on entend chanter avec un peu d'indifférence une sirène d'ambulance.

Les hommes remballent leurs instruments, la dame remet ses talons, ils repartent en silence – seuls demeurent le vieil accordéon et le vieux chêne feuillu, qui de son grand œil noir domine la nuit.

poppy

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02 juillet 2007

premier jour

Le premier jour fut sans doute le pire. Je ne m'en souviens pas.

C'est peut-être mieux.
Il y avait tout d'un coup de la lumière - c'est comme du bruit, mais ça passe par les yeux - beaucoup de lumière, et les gens parlaient. Ils avaient l'air content et déjà ça, ça m'a mise en colère.
Je n'oublierai jamais que je suis née en pleurant. Déjà à cet instant, j'étais mon propre fléau. Je n'aspirais plus qu'au silence d'un ventre rond et ferme, à la voix lointaine d'une femme qui chante, juste assez faible pour que j'ose l'écouter, au gris gargouilli de mon quotidien noir - sommeil et vagues mouvements d'étonnement - je n'aspirais plus qu'au calme, et je suis née en criant. C'est tout moi, ça.

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26 juin 2007

Hier, je voulais marcher sur les nuages.

Hier, je voulais marcher sur les nuages. Sur un nuage en particulier. Il avançait sous le soleil comme un grand vaisseau blanc et montrait du bout de son nez la direction de ma maison.
Moi j'étais sur l'autoroute - que peut-on regarder d'autre que le ciel ? Les espèces de petits buissons touffus qui pulullent comme des boutons de varicelle ?
Les lignes blanches qui se passent de commentaire ? A quoi pensaient-ils quand ils ont tracé ces lignes blanches ?
Les petites rembardes métalliques ? Savez-vous à quoi elles servent ? Quand une fée ou un lutin se perd sur l'autoroute, ou tombe d'un nuage, il ne peut plus rejoindre la forêt. A cause des rembardes. Les rembardes, c'est pour construire l'enfer des fées et des lutins.

Je regardais les nuages sous le ciel qui rosissait de timidité. Je rêvais d'y marcher doucement. J'aurais songé y aller avec mon amoureux mais à deux c'est trop lourd, on ne peut pas. A trois, quatre passe encore - et à plus de quatre on n'est qu'une bande de cons.

Je sais bien que les nuages ne sont pas faits de coton. C'est pour ça qu'il faut marcher lentement et se préparer à être léger en faisant silence autant que possible ici sur la Terre. Je sais que sur les nuages il fait chaud et humide, et qu'il faut faire attention sinon on tombe.
Avant, quand j'étais adolescente, je savais que si je montais sur le nuage je pourrais contempler l'infini et ça me faisait un peu peur (c'est pour ça qu'à l'époque je n'y suis pas montée). Maintenant je n'ai plus peur, et j'aimerais marcher sur un nuage. Je ferai bien attention, promis. Je ne regarderai pas trop la vapeur, pour ne pas qu'elle tombe sous le poids de mon regard. Je ne regarderai pas vers le haut, pour ne pas tomber de peur. Je ferai bien attention, promis. Mais je marcherai - un jour - seule - sur ce nuage.

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30 janvier 2007

Toum ou la Nouvelle du Tenuki

Le train l'avait déposée sur un quai froid et pluvieux où une foule anonyme soulignait son insignifiance. Elle, c'était une joueuse de Go, frissonante à l'idée de son premier tournoi. En-dehors d'Internet, elle n'avais encore jamais joué; pourtant KGS avait affermi ses premiers pas depuis 2 ans déjà et ses derniers kyu mûrissaient au soleil d'un progrès persévérant.
Au pied de l'escalier de la gare, un autre joueur de Go lui avait donné rendez-vous pour l'accompagner jusqu'au tournoi. Par conformisme elle avait pris son numéro de téléphone, mais la veille derrière son écran elle était encore persuadée qu'un joueur de Go ne pouvait, dans la réalité, que se démarquer au milieu du commun des mortels; il devait, au moins, briller dans ses yeux la lueur qui illuminait son visage depuis qu'elle avait découvert la chorégraphie de Noir et de Blanc.


Il était arrivé assez tôt ce matin-là pour aider les organisateurs à installer les Goban pour le tournoi. Il jouait depuis assez longtemps maintenant pour que ce genre d'évènement n'éveille plus en lui aucune nervosité, en-dehors de ces moments où, séparés par un simple bloc de bois, un quidam et lui se disputaient les danseuses d'un ballet furieux dont le rythme inhumainement irrégulier était scandé par une horloge impitoyable, à côté du plateau de jeu. L'impatience lui picotait déjà les doigts.


Elle fut forcée de constater, au vu de la foule d'inconnus qui faisaient face à l'escalier, que son contact aurait pu être n'importe lequel d'entre eux. Elle chercha d'un regard vague un 'illuminé', il y avait un guitariste, quelques enfants et une mendiante, qui portaient dans leurs yeux 'sa' lumière; à l'évidence, aucun joueur de Go.


A travers la baie vitrée, il pouvait contempler la ville qui s'éveillait. Banal décor de scène romantique, ce spectacle ne l'avait jamais lassé; il voyait s'allumer les fenêtres d'une lumière chaude de matin dans les maisons à gauche, les néons des fenêtres froides du travail comme en écho, dans les immeubles à droite... Et cherchait dans un acharnement mystérieux et naïf, la lumière qui brillerait dans les yeux d'un autre, d'une autre, âme perdue parmi ces millions d'âmes.


Dépitée elle sortit son portable et, dès le premier "bîîp" elle distingua le joueur de Go; bien sûr, un joueur de Go est reconnaissable entre mille à la sonnerie de son portable.
Hikaru No Go. Version synthétique. Elle dévisage distraitement le type, un indifférent.
"- Salut.
- Salut. Ma voiture est par là. "
L'autre était aussi taciturne qu'elle. Tant mieux.
Assise à la place du mort, elle passa en revue tout ce qu'elle aurait pu oublier; les kifu - le bic rouge - un peu d'argent - une bouteille d'eau - le bic noir - "38 basic joseki" (parce qu'on ne sait jamais...) - son portable - une tablette de chocolat au lait. C'est bon, elle avait tout.
Dans un crissement de pneus, la voiture s'immobilisa au pied d'un bâtiment sans nom.


Il vit arriver Bernard d'abord, qu'il alla saluer. Mais derrière Bernard se tenait une lumière, une étincelle, une jeune fille; timide et pleine de grâce, de longs cheveux châtains dévalant sur ses frêles épaules. Elle était vêtue d'un pull qu'il jugea trop fin pour la protéger de l'hiver et d'une jupe qu'il jugea trop longue pour le protéger du froid. Il sentit le rouge lui monter aux joues tandis qu'il remarquait que ses yeux, deux étoiles de jade, les yeux de cette princesse étaient posés sur lui.

"Celui-là est trop beau pour ne pas être dan", songea-t-elle distraitement en remettant en place une mèche frivole. Elle répondit à son salut d'un hochement de tête et suivit Bernard derrière un Goban pour une partie d'échauffement.

De loin, il jeta un oeil sur la partie de la demoiselle. Bernard lui donnait deux pierres; elle était bien plus faible que lui, installé sur ses 4 dan depuis belle lurette. Il sourit en installant les bouteilles dans le bar, puis alla regarder leur partie.
La demoiselle avait un style étrange et élégant. Bien qu'ayant commencé en conquérant lentement du territoire, elle dévoila tout d'un coup, sur le bord Est, une stratégie d'influence surprenante qu'elle fit travailler en prenant le hoshi du bord Nord, avec la pierre de handicap du Nord-Ouest. Blanc s'était montré trop territorial, la partie était déjà gagnée pour Noir. Une attaque du coin Nord-Est acheva l'affaire: Blanc se fit enfermer sans protester, et dût se débattre pour vivre. Le jeune homme grimaça en contemplant sa demoiselle; Bernard n'avait pas si mal joué, mais elle était une tueuse.

Une tueuse qui pour l'heure, était pâle comme un linge et tremblait, les yeux fixés sur les pierres noires et blanches; un sourire fièvreux avait été tracé sur ses lèvres par un ange mesquin. Le ballet s'était interrompu.

De l'Ouest, Blanc monta sur le centre en Oogeima.

La jeune fille ne bougea pas. Une goutte de transpiration perla sur son front blanc. Elle était très intimidée par ce jeune homme dont elle ne connaissait même pas le niveau, même pas le prénom, et qui regardait leur partie avec tant de placidité. Il avait haussé les sourcils en arrivant devant le Goban, puis n'avait plus bougé. Du coin de l'oeil elle pouvait voir son corps, mais pas son visage; un corps solide, fort, bien bâti. Aurait-on pu y déceler un soupçon de graisse ? Un muscle de trop ? Sous la chemise blanche artistiquement déboutonnée, elle devinait un torse de dieu. Elle rêvait qu'il se retourne, qu'elle eût pu voir son dos et ses fesses; au lieu de quoi elle prit une pierre dans le pot et, la main tremblante, elle défendit le bord Nord.

Ce coup la mit fort en retard. Bernard haussa les sourcils et affermit son Moyo au centre.

Il la regardait à présent. Il avait fixé son regard sur elle, sur son front indifférent, et elle eût aimer rougir à cet instant; feignant de jeter un oeil à la fenêtre elle croisa son regard, frissona et se reconcentra sur son jeu. D'un coup énergique et audacieux, elle reprit de son Moyo et tenta de maîtriser le tremblement de sa cheville.

Qu'il eût aimé en cet instant poser ses mains sur les épaules de la demoiselle !  La masser, l'apaiser, car autant sa frêle timidité lui donnait une apparence gentille, autant il percevait à travers son jeu plus d'agressivité que dans un discours de revendication terroriste.

Au lieu de cela, il arracha son regard de la partie et, prenant un air détaché, alla accueillir les nouveaux arrivants.

Elle cessa aussitôt de trembler.


Fin de yose. Il lui reste un point gote à jouer. Vérifier. Poser la pierre. Appuyer sur l'horloge. Attendre.
Habituée à la rapidité d'un clic sur Internet, elle ne se souvenait pas d'avoir déjà croisé un adversaire aussi lent. Outre son retard sur l'horloge (il était à la fin du byo-yomi), il avait plus de 30 points de retard sur le Goban, perdus dans des erreurs de Tsumego; la cheville droite marquée d'un nouveau tremblement, elle vérifiait frénétiquement qu'il n'y avait pas de seki dans le coin.
Remplir les dame, compter les points; elle sortit sa tablette de chocolat et en proposa à son adversaire, un gros bonhomme tristounet, puis alla noter son résultat. Et passa devant la table où Il jouait.

La chaise qui Lui faisait face était inoccupée. Il frappa la pierre sur le Goban avec un claquement détonnant, un claquement de dan, une pierre de dan... Qu'elle ne comprenait pas. Il appuya sur le bouton de l'horloge, avec bien plus de délicatesse, puis peut-être par hasard leva les yeux sur elle. Elle fit semblant de n'avoir rien remarqué et continua sa route, mais dès qu'elle eut complété le papier approprié elle retourna vers la table où Il jouait. Son adversaire était revenu. Quelques pierres claquèrent avec puissance, et elle avait l'impression de voir tesuji coréen sur tesuji coréen; elle ne comprenait aucun de ces coups. Soudain le beau jeune homme se leva et sans la frôler du regard partit vers le fond de la salle. En le voyant s'éloigner elle admira la courbe de son corps, s'efforçant d'indifférence.
Enfin elle prit le temps de s'attarder sur la partie, elle avait beaucoup de mal à en voir un des deux gagner, aucun groupe de plus de 4 pierres n'avait été tué, aucune grosse coupe; on aurait dit un fuseki prolongé en yose, dans un monde qu'elle ne connaissait pas, où le Tsumego ne servait à rien.

Pour une raison étrange elle rêva de s'asseoir sur la chaise libre et de finir le yose toute seule comme une grande. L'horloge tournait vers le byo-yomi, et le jeune homme était parti... Elle le le chercha du regard dans la salle puis hassa les épaules et se dirigea vers l'escalier.
Il était dehors, tranquillement occupé à fumer dans le vent de novembre. La demoiselle était timide mais elle dût trouver un prétexte à sa présence; elle sentit un subit sentiment de honte à l'idée qu'elle avait traqué le jeune homme.
"- Tu es presque au byo-yomi.
- Merci. Je vais remonter." Il n'avait pas tourné les yeux vers elle.

Ils remontèrent vers la cage d'escalier; d'en haut lorsqu'on les vit surgir, on aurait dit un couple; si beaux, si indifférents, les yeux brillants d'une même lumière.


"- Merci pour la partie.
- Merci. "
Les joueurs débarassèrent rapidement le plateau; le gagnant salua l'autre d'un hochement de tête et partit.
Alors le jeune homme prit une pierre noire et posa le takamoku. Lentement il rejoua la partie, sans lever la tête, et les observateurs un à un s'en allèrent. Seule elle resta. Sans dire un mot, il revisita chaque séquence, en rejouant certaines jusqu'à trouver la forme idéale; puis il leva les yeux sur elle.
"- Tu veux jouer ?
- Oui."
Ils se dirigèrent vers le fond de la salle. Enfin, elle allait percer un mystère. Enfin, elle allait visiter les vestiaires du cours de danse... Du ballet de Noir et Blanc.

La partie fut longue et éprouvante, je ne vous la relaterai pas ici, car elle ne regarda qu'eux; bien que beaucoup soient venus les regarder ce jour-là. Il avait donné six pierres à la demoiselle, et elle remporta la victoire. Sans rien tuer. Et sans sourire.

Il était déçu. Il avait imaginé qu'elle souriait toujours en jouant.
"- Comment tu t'appelles ?"
Mais au moment où il allait répondre, on annonça la seconde ronde. Ils rangèrent hâtivement les pierres dans le brouhaha général, se perdirent de vue à regret.


Le tournoi prenait fin avec son interminable remise de prix, et le jeune homme n'avait pas revu sa belle depuis deux jours. Ils se retrouvèrent par hasard au fond de la salle. Son coeur sursauta en le voyant arriver, avec son regard rêveur et sa démarche assurée; elle tenta un sourire timide...
"- On joue ?" proposa-t-elle, sans reconnaître sa propre voix.
"- Pas maintenant... Ils parlent et puis ils vont ranger les Goban. Tu es dans quel club ?
- Je joue pas en club. Sur Internet.
- Où sur Internet ?
- KGS. Si tu veux, on peut se retrouver pour jouer...  Mon pseudo c'est tenuki21.
- D'accord. Dès que j'ai le temps, j'installe KGS.
- Au revoir ?
- Au revoir, petite demoiselle."


Des mois avaient passé depuis ce tournoi, et elle avait repensé souvent à lui. Etait-il passé sur KGS sans se signaler ? L'avait-il oubliée ?
Elle avait souvent revu son visage le soir dans les étoiles. D'un revers de la main elle avait effacé l'espérance qu'il n'ait pas eu de copine, et elle avait continué d'apprendre le Go de son mieux, espérant juste devenir meilleure pour leur prochaine rencontre.

Jusqu'au soir où, après les cours, elle s'était installé derrière un Goban d'une des grandes salles grises et blanches de KGS, attendant un adversaire. Elle rentrait de l'école et après une journée stressante et ennuyeuse, alle avait pris le soin de régler l'horloge sur 2h00 afin de se détendre dans une partie sérieuse. Elle vit arriver, au bout de quelques minutes d'attente, un [5d?] nommé kikashi21 qui l'aborda: "Salut. C'est moi." "Salut. On joue ?" répondit-elle au quart de tour, réglant le handicap sur 5. Le jeune homme prit place en face de sa demoiselle et, sans un mot, posa sa première pierre, placide et délicat. Pourtant derrière son écran son coeur battait la chamade, il avait le désir de construire avec cette demoiselle une partie mémorable. La réponse à son attaque de coin claqua sur le plateau et résonna longuement dans la salle où ils étaient installés, une salle sans nom et sans âme, vide et blanche, sans silence et sans secret.

Il réfléchit quelques minutes. Il aurait voulu, déjà, s'incruster entre 2 hoshi - mais il était bien trop tôt... Il en brûlait d'envie pourtant... Il pensa à jouer paisiblement, mais il savait sa demoiselle retorse; il ne pouvait se permettre de prendre du retard à 5 handicaps... Il songea, un instant encore, à se montrer tendre ou gourmand mais il posa sa pierre au contact du Tengen.
Seules les indélicatesses de son adversaire pourraient le sauver maintenant, et il le savait, il venait d'opter délibérément pour un jeu timide et intimidant. Elle haussa les sourcils sur cette pierre au contact, et elle les haussa si fort qu'il dût le sentir jusque sur son écran; elle trouvait le coup passionnant.

Elle se força à ne pas frémir. Nobi noir.

Nobi blanc. Elle sentait presque vibrer les pierres sur son écran. Mais elle haussa les épaules: "Il ne peut pas être sérieux..."

En ce moment sa mère à la cuisine découpait un arrogant poivron en lamelles alignées avec la vélocité d'une ménagère indifférente. A quelques rues de là, une petite fille jouait ses gammes au violon, la sol fa mi fa#, fa dièse, fa dièse !!
Tout se passait normalement, tu vois.

Protection du Hoshi supérieur droit en Keima. De derrière le Goban, elle lui adresse un regard interrogateur: "Non mais vraiment, sérieux ?"
Devant son ordi, impassible, il scrute la demoiselle: dans le coin, deux pupilles noires le fixent et déclament leur monologue: "Défense d'entrer". Il fronce les sourcils - pas le coin, ce n'est pas ça qu'il veut...
Sa main droite a quitté la souris. Elle erre dans le vide, courbée en demi-sphère, et son pouce s'agite; l'autre main, posée sur son genou, glisse.

Un train mauve et gris sans histoire ramène chez eux des travailleurs sans bruit; un professeur s'attarde sur un bureau boîteux pour corriger quelques copies, deux vieux se glissent des mots d'amour devant une soupe au potiron.

Blanc a envahi le Moyo Noir. Par J7.
Elle écarquille les yeux sur le Goban, l'étincelle danse. L'horloge scande son inutilité, le combat s'engage, s'accélère. Les deux joueurs tremblent, le silence est nerveux dans la grande salle blanche.

Deux jumeaux de 5 ans et demi prennent leur bain, avec de la mousse qui sent bon. Une vieille se meurt devant sa télévision. Un professeur de piano joue un quatre-mains avec son élève. Mirza et sa maîtresse se balladent, Mirza arrose les réverbères.
Tout se passe normalement, tu vois.

On est bientôt au Yose. Est-elle en retard ? Elle ne compte pas.
Lui compte. Oui, elle a un point et demi de retard. Il ricane, mais il tremble encore.

Soudain tout bascule: il vient de voir un coup... Une intersection... Un point... En un minable clic de souris, elle peut l'achever. Il apprend, en un quart de seconde, la prière. En un quart de seconde, il parle à Dieu. En un quart de seconde, sa vie prend un sens, car sa mort en a pris un. "Faites qu'elle ne voit rien. Faites qu'elle ne voit rien. Faites..."

Une femme de ménage fatiguée repasse le linge de ses enfants, après avoir repassé, par trois fois aujourd'hui, le linge des enfants des autres. Un vieux monsieur endolori s'assied sur un banc, dans un parc gris et brun. Une gamine de 14 ans, affalée dans son lit, téléphone à son amoureux. C'est un moment tendre, elle suçote un bâton de chocolat.

"... qu'elle ne voit rien." Elle n'a pas encore répondu. Elle doit réfléchir ailleurs, n'avoir rien remarqué, chercher à jouer le meilleur Yose...

Non, elle lit. Calme, placide.

"Faites qu'elle ne voit rien..." Il tremble et sent sa chaise trembler sous lui. Sa peau est froide et sa main, collée à la souris, est moite. Il laisse échapper un gémissement et aussitôt se reprend. Trois grandes respirations.

Un nettoyeur de vitres sent ses doigts glacés sous son gant de caoutchouc. Un bébé prononce le mot "banane" pour la première fois, aussitôt récompensé par ses parents en extase. Une jeune fille songeuse dans un bus glisse un imperceptible clin d'oeil à sa voisine d'en face. Dans une salle d'académie, grand parquet ciré, miroir et barre de danse, petites filles en maillot saluant le professeur. Tout se passe normalement, tu vois.

Elle a vu.

Un oiseau dégringole du ciel en plein vol, aussitôt suivi d'un autre.

"- Ludo ? Ludo, tu viens manger ? Je t'ai déjà appelé trois fois !"
Le père ouvrit la porte de la chambre de son fils.
"- Qu'est-ce que tu fais affalé comme ça sur ta chaise ? Tu vas te faire mal au dos ! Allez, viens manger..."
Pas de réponse. Le père s'approche. Voit le sang qui coule, impassible et consciencieux, gouttant le long du lobe de l'oreille du jeune homme pâle comme un linge.


"- Mélanie ? Mélanie, viens à table ! Que se passe-t-il ma chérie, pourquoi tu t'es enfermée dans ta chambre ? Réponds !"

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11 janvier 2007

poum poum

Je vous laisse découvrir ce texte que j'ai retrouvé hier soir, perdu dans mes archives - je pense qu'il s'agissait du début d'un conte musical, je n'ai aucune idée de qui pourrait composer des musiques. Les textes devraient être chantés; il y a une suite mais je ne la connais pas encore. Bonne lecture !

C'était au temps lointain où deux nations étaient en guerre. 
On raconte qu'en un pays le soleil se couchait gris sur une terre de cendre, laissant les hommes s'entraîner à faire couler le sang…
Et on raconte qu'en l'autre pays le soleil éclairait le sourire des enfants et les courbes des femmes; il se couchait sanglant sur des jardins fleuris…

GEIKO
Debout !
Sors du lit, petit soldat, rase-toi
Viens là !
Garde à vous, pour la droite,
Droite !
Petit soldat, sais-tu déjà
Les pompages et la randonnée
Les fusils et la course à pied ?
Petit soldat, relève-toi !
Garde à vous, pour la gauche,
Gauche !
Petit soldat, craches-tu assez
Sur l'uniforme taché de sang
Sur la sueur et sur l'argent
Qui te mène là, petit soldat ?
Garde à vous, pour le ciel,
Fixe !

Complainte de la princesse

J'ai quinze ans
Et il m'est doux
D'écouter dans le soir les rossignols allant
Chanter la nuit à tous les pays;
De suivre du regard le fleuve
Que d'autres suivent sur d'autres rives;
De dessiner dans la buée
Les mêmes signes d'éternité
Que dessinent tous les enfants
Car j'ai quinze ans.
Je ne sais
Comment est
La vie hors de ce palais ;  Pourtant
J'imagine que partout
On entend les mêmes notes
Sous le rouge soleil qui s'étend
Et qu'il laisse les mêmes reflets
Dans le fleuve; Que souvent
D'autres enfants tracent dans la buée
Les mêmes signes de Liberté.

Du maître
Souviens-toi
Lorsque la lune est pleine
D'être pareil au chat,
A ses griffes; aie l'éclat
Et la goutte vermeille
Que sous le ciel de cendre
Il fait briller sans bruit.
Souviens-toi
Lorsque le soleil brille
De ne jamais rien rendre
A la vie; aie la gloire
De celui qui jamais
Ne voudrait humilier
Les Grands de son histoire;
Souviens-toi
Sous les rayons sanglants
De ne point retomber
A l'âge de l'enfant
Que tu n'as pas été
Mais jamais, m'entends-tu
Ne soupire pour l'amour
Quelle que soient l'heure, le jour
Jamais… 

Lettre de l'assassin
A toi, petite princesse, qui ne vis dans ton ciel que soleils scintillants,
A toi dont les jardins furent toujours colorés,
Dont toutes les soirées s'éclaboussent d'éclats de rire aux saveurs sucrées…
Oh, je t'en prie, ferme tes yeux tendres d'enfant !
Petite fille de quinze ans
Laisse encore un peu ton ignorance,
Savoureux loukoums aux mille fragrances
Ne pas te préparer à grandir ;
Veux-tu oublier comment sourire ?
Oh, je t'en prie, secoue donc tes boucles blondes
Des gouttes de crainte vermeille !
A toi, princesse dont la beauté abonde
Que je ferai danser aux parvis du soleil…

Posté par edwondimariel à 18:25 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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